dimanche 15 juin 2008
Papillons
Chers Amis d'Iskandar,
Pour des raisons techniques, les prochaines entrées de ce blogue se feront à l'adresse ci-dessus, sur un site tout neuf et en cours de construction, mais dans lequel se trouve déjà l'intégralité des lépidoptères déjà épinglés ici, illustrations comprises.
Le fait que ce nouveau site donne davantage de possibilités d'ouvrir des niveaux différents, y compris des forums, contribuera sans aucun doute à renforcer la clarté de notre propos. Et un petit dispositif technique vous permettra d'y échapper, tout comme ici, aux encarts publicitaires.
Tout à leurs palpitants butinages, les papillons vous saluent bien et se réjouissent de vous retrouver dans leur nouvelle prairie...
vendredi 13 juin 2008
Vendredi 13, clémence

La Suisse va réhabiliter l'une des dernières sorcières exécutées en Europe
« La Suisse profonde réserve décidément bien des surprises. Le canton de Glaris a décidé mercredi de réhabiliter Anna Göldi, l'une des dernières "sorcières" à avoir été exécutées en Europe à la fin du XVIIIe siècle.
Par 37 voix contre 29, le parlement a approuvé, contre la volonté du gouvernement cantonal, une motion visant à casser le jugement passé il y a 225 ans au terme d'un procès déjà très controversé à l'époque.
Anna Göldi reste l'une des dernières femmes à avoir été condamnée à mort après avoir été accusée de sorcellerie en Europe. Deux Polonaises auraient subi le même sort en 1793.
Cette servante de 48 ans a été décapitée en juin 1782, dans la ville de Glaris, après avoir été reconnue coupable de l'empoisonnement d'une fillette de huit ans dont elle avait la garde en lui faisant avaler des aiguilles. Comme de coutume à l'époque, elle avait été torturée pour avouer ses activités occultes diaboliques. Anna Göldi avait finalement été accusée d'empoisonnement par la cour qui, même à l'époque, reconnaissait que le motif de sorcellerie commençait à être largement dépassé. La "sorcière" avait ainsi échappé au bûcher, châtiment traditionnel des sorcières, les autorités lui ayant accordé, à la place, le droit à la décapitation.
Le parlement glaronnais est passé outre l'opposition du gouvernement cantonal qui, au lieu d'une réhabilitation, avait proposé de financer une recherche sur la vie de la condamnée, jugeant impossible de certifier de son innocence après 225 années.
Selon diverses recherches historiques, entre 50.000 et 100.000 personnes ont été brûlées vives en Europe sous l'accusation de sorcellerie, pour la plupart entre la fin du XVe siècle et le milieu du XVIIe. Quatre-vingt pour cent d'entre elles étaient des femmes. »
Certaines résistances, dans cette affaire. On aurait pu croire que toutes les sorcières avaient été réhabilitées depuis longtemps, et des excuses faites en haut lieu, en bonne et due forme. Qu’on aurait déjà fait depuis longtemps la différence entre les assassins et les diablotins. Qu’un prêtre éclairé aurait planté, dans un cimetière, une croix portant son nom.
— Ouais, et dans le même canard, on trouve encore des articles autour de la persistance, au cœur des institutions, sinon des entreprises, des discriminations à l’encontre des femmes, dit Elsa. Elle a le ton des mauvais jours.
Je viens de lui raconter ma conversation suivante avec Eric, toujours debout, toujours avec une tasse de café tiède à la main. Il s’est passé ce qu’Elsa redoutait, et je ne saurais comment l’expliquer – en tout cas à elle.
— Tu me fais tout simplement rire, avec tes arguments à la noix, a dit Eric. Oui, nous aurons encore des enfants expulsés avec leurs parents, et cela fera une fois sur cent un entrefilet dans un journal. Et alors ? A Hermance, un propriétaire expulse deux nonagénaires pour que sa fille puisse jouir de l’appartement. Nous sommes en pleine crise du logement. Il est propriétaire. Je suis certain qu’un arrangement sera trouvé pour elles. Tu n’en est pas convaincu, honnêtement ?
J’ai dit que oui. Je suis convaincu que les nonagénaires ne seront pas mises à la rue. Une solution sera trouvée, ou une autre, et encore une autre. Et si l’Etat est encore capable de trouver des solutions pour les locataires en situation de précarité, a-t-il poursuivi, comment en a-t-il encore les moyens ? Ou comment les aurait-il, je te le demande, si nous étions squattés par encore davantage de ces faux demandeurs d’asile ?
L’Afrique du sud. Elle a bon dos. Si tu avais la moindre idée de l’Afrique, tu ne sauterais pas sur cette occasion déloyale pour critiquer celui que tu crois ton ennemi politique, et qui ne l’est pas, puisque tu n’es rien pour lui. Le régime n’aurait pas tenu, et le pays serait tombé dans la misère, et alors ?... Je crois aussi qu’il fallait soutenir les institutions et encourager des réformes. C’est d’ailleurs exactement la politique de notre pays, et de bien d’autres, vis-à-vis des anciennes républiques de l’URSS, des Balkans, de l’Irak et de l’Afghanistan.
J’ai dit que oui. En ajoutant que tout de même, nous vivions dans un monde trop inégal, trop scindé, et que cela engendrait une sorte de violence sourde, une tension qui ne cessait de monter, et qu’un jour, croyais-je, cela finirait par éclater.
Alexandre, Alexandre, m’a-t-il dit presque en chuchotant, paterne. Tu n’as donc rien compris ?... Tu ne vois donc pas que tout le monde commence à te regarder de travers ? Tu as besoin de vacances, mon vieux, et cela ne tombe pas si mal qu’on soit en juin. Je ne te soutiendrai pas davantage, je dois te l’avouer. On te voit nerveux, agité, indigné, à la limite de la paranoïa – oui, parfaitement, c’est ce qu’on dit de toi.
J’ai dit que non. « C’est à cause de cette Elsa. Elle ne m’est jamais bien revenue. Je ne veux pas me fâcher avec toi. Nos querelles ont l’air d’être personnelles, là, mais ne le sont pas. Et puis si tu veux un conseil, mon petit vieux, eh bien ouvre enfin les yeux et regarde autour de toi. Ne sois pas le dindon de la farce. Oui, le dindon de la farce. Et ne viens pas me dire que je ne t’aurai pas averti. »
« Ta voix était lointaine mais tendre. Tu me dis que tu étais en tenue d’Eve… ne raccroche pas, le temps de passer un peignoir… au lieu de quoi, bloquant l’écouteur, pour m’occlure l’oreille, tu parlas, sans doute, avec l’homme avec lequel tu venais de passer la nuit (et que j’eusse volontiers expédié dans l’autre monde si je n’avais eu encore davantage l’envie de le châtrer). Or, c’est précisément l’esquisse faite au XVIe siècle par un jeune artiste de Parme, visité par l’inspiration prophétique pour préfigurer la fresque de notre destinée et qui coïncide, sauf la pomme funeste du Savoir, avec une image doublement reflétée dans deux âmes d’hommes. A propos, ta camériste fugitive a été retrouvée par la police, ici, dans un bordel. On te l’expédiera sans retard quand on l’aura suffisamment bourrée de mercure. » [Nabokov, Ada, ch. II].
Une inquiétude terrible m’ayant envahi, je plantai là mon interlocuteur. Que m’avait-il donc révélé à mots couverts ?... Comme un automate, je fis les courses pour hier soir, alors que, tandis que les rangées de conserves me paraissaient toutes identiques, les légumes gris, les gens des robots, je ne pensai qu’à cette association que les paroles d’Eric avait déclenché en moi, entre Elsa et Marina, l’héroïne inconstante, la camériste fugitive, et néanmoins, la mère d’Ada.
Je fus pris d’un dégoût massif et global pour Nabokov et toute son œuvre, et son style ampoulé, acide, amer, ironique, inutilement cruel. Il avait raison, Eric. Depuis longtemps dans ma vie j’avais joué avec le feu. J’avais flirté avec l’abîme. Que serions-nous tous devenus si des gens comme moi avaient tenu les rênes de notre politique, de nos affaires ? Même les miennes, je ne suis pas capable de les fuir correctement – je voulais plutôt dire, de les suivre.
— Il n’a pas du tout ce don, dit Elsa, comme si elle ne s’était pas adressée à moi. Il n’a aucun autre pouvoir que celui que tu lui prêtes. Et ici, mon Ami, je trouve un peu curieux, et c’est peu dire, qu’aussitôt qu’il ait prononcé mon nom, tu te sois mis à faire des électrons. Va, sortons plutôt que d’essayer de faire un vrai repas avec ce que tu nous amènes.
Il y avait : un poulet, une tranche de lard, une boîte de petits pois, une boîte de petits pois et carottes, une boîte de petits pois à la berrichonne, et une boîte de petits pois en action. Et un filet d’oranges. Oui, je dois le reconnaître. Il y a des trucs auxquels il vaut mieux ne pas toucher. Cela vous plonge dans des angoisses qui vous remplissent la cervelle de cheveux inutiles.
mercredi 11 juin 2008
Réalité de la réalité

"Marina, actrice, était loin de posséder ce don saisissant qui fait du métier de mime, aussi longtemps du moins que dure le spectacle, une chose qui vaut même plus que la chandelle de l’insomnie, le jeu de l’imagination ou l’arrogance de l’art. Ce soir-là, cependant, tandis que la neige tombait doucement sur la ville, au-delà des velours et des toiles peintes, la Dourmanska [Marina Dourmanov, la future mère d’Ada, ndlr] qui payait le grand Scott, son impresario, sept mille dollars or par semaine rien que pour sa réclame, plus une petite prime à chaque engagement, s’était montrée, depuis l’envol de l’éphémère de carton (une pièce américaine tirée par un prétentieux barbouilleur d’un célèbre roman russe), si semblable à une créature de rêve, si adorable, si troublante que Démon (lequel en amour n’était pas exactement un gentleman) avait fait certain pari avec le prince N. dont le fauteuil était voisin du sien, soudoyé un peloton d’ouvreuses préposées à la garde du foyer des artistes et, finalement, au fond d’un « cabinet reculé » (un écrivain français d’un siècle révolu aurait désigné sous ce nom mystérieux le local minuscule dans lequel le hasard avait réuni la trompette cassée d’un clown oublié, le cerceau de son caniche acrobate et nombre de petits pots poussiéreux remplis d’onguents de diverses couleurs), s’était employé à séduire la sylphide, entre deux scènes […] Avant même que la vieille Esquimaude fût sortie, traînant ses bottes, pour porter au baron le tendre message, Démon Veen [le mari de la sœur de Marina, Aqua, ndlr] avait abandonné son fauteuil de velours rose et s’employait à gagner son pari." [Nabokov, op. cit., chap. II]
— Mon ami, là, tu dois réagir, dit Elsa, faisant voler négligemment la lettre sur laquelle Eric avait collé ce fragment d’une page d’Ada ou l’Ardeur. « Crois-tu vraiment, toi qui te targues de sensibiliser tes élèves aux enjeux de notre temps, que leur faire lire de telles niaiseries soit propice à leur développement ? Je ne puis te l’interdire, évidemment, mais il serait temps que tu prennes en compte la réalité. »
Eh bien oui, soyons réalistes — et résolument, cher Eric. Ouvrons nos yeux sur ce qui se trouve à leur portée. Nous avons eu trois élèves expulsés. Il y en aura dix avant la fin de l’année. Et tu nous a confié que tu souhaiterais des mesures plus radicales. Et l’autre jour, une infirmière bosniaque qui venait de terminer ici l’équivalence de son diplôme de Sarajevo s’est vue interdire de stage dans notre Hôpital Cantonal Universitaire. Motif : elle souhaitait porter le voile, ou sinon un bandana, ou alors un chapeau tout simple. Niet. Il y a quelques années toutes les infirmières étaient chapeautées, et l’on invoquait alors des raisons d’hygiène, qui doivent exister encore, je suppose. La Direction de l’hôpital a déclaré aux journaux qu’effectivement, depuis l’an 2000, elle avait pris la décision de n’autoriser jamais plus aucun couvre-chef, « afin de préserver la paix des familles ». La paix des familles, il a dit. Et d’ajouter ensuite que dans le cas de cette jeune infirmière, il ne s’agissait pas de discrimination, puisqu’il lui était loisible de faire candidature dans n’importe quel autre établissement.
T’en souviens-tu ? L’argument est exactement le même que celui assené par les autorités pour le renvoi de la petite Senka, classe de troisième, ainsi que toute sa famille. « Certes il est avéré que les Musulmans bosniaques ont été l’objet de menaces physiques et verbales dans la commune d’origine des recourants, mais il leur sera toujours loisible de s’établir dans une autre commune appartenant à la Fédération croato-musulmane. » En d’autres termes, leur village faisant désormais partie de la Republika Srpska dont les édiles, au su des Nations Unies, poursuivent l’épuration ethnique, ils n’ont plus qu’à se replier dans les masures de la banlieue de Sarajevo ou d’autres coins perdus mais islamotolérants. On m’a dit que Senka, dix-huit ans tout juste, travaillait actuellement dans un bordel de Sarajevo. Je n’ai rien vérifié. Une rumeur, peut-être.
Depuis que tu nous as annoncé ton soutien sans réserve à la section locale de l’UDC, qui fut fondée et présidée par un brillant esprit natif d’Izmir, Eric, quelque chose s’est réveillé en moi, justement parce que nous nous ressemblons par l’origine, l’éducation, la condition sociale, et beaucoup d’amis et même de goûts que nous partageons. Et tu ne t’en rends peut-être pas compte, toi que je considère malgré tout comme un ami…
— Tu ne devrais pas dire cela, commente Elsa. Il va s’en saisir pour tenter de te retourner d’une manière ou d’une autre. Il te dira que si tu es vraiment son ami tu devrais te montrer davantage de son bord, plus solidaire, ou n’importe quelle autre connerie. Et une fois qu’il aura trouvé la faille, il s’assiéra dessus, et tu n’auras plus qu’à attraper une bonne grippe.
J’aime mon Elsa quand ses yeux scintillent…
Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire… ou plutôt : « si profonds que j’y retrouve la mémoire »…
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
Bon, alors j’attaque sur la question des minarets ? Oui, dit Elsa. Les minarets et tout ce qu’ils symbolisent, entre autres le fait que ces gens-là ne s’arrêteront jamais, jamais. Ce sont eux qui parlent toujours de la réalité, alors que les yeux fermés ils ne cessent de nous entraîner dans leurs cauchemars.

Minarets : l'initiative a abouti— Tu aimes quand je porte le foulard ? me demande Elsa tout à trac, avec ce sourire qui… Celui-ci on le lui a offert hier. Ce n’est pas vraiment un bandana, mais un foulard en soie qu’elle porte à la corse, depuis ce matin. Oui, j’aime. Qu’est-ce que je n’aime pas de toi.
« Quelque 103'000 signatures valables ont été récoltées en 13 mois et 3500 doivent encore être vérifiées, a confirmé le président du comité d'initiative, l'ancien conseiller national zurichois Ulrich Schlüer, suite à un article de la "NZZ am Sonntag". Leur dépôt est prévu début juillet à la Chancellerie fédérale à Berne. Lancée au printemps 2007 par l'UDC et l'Union démocratique fédérale, l'initiative demande d'inscrire dans la Constitution fédérale la phrase : "la construction de minarets est interdite". » [Tribune de Genève du 9 juin 2008]
— Et tu ne me demandes pas pourquoi la dame des fringues me l’a offert ?
Si. Nous avions un de ces petits magasins de trucs très coquets à la rue de l’Ecole-de-Médecine, juste en face. Il vient de fermer. Remplacé par une buvette pour l’Euro 2008. La femme était très belle. Chic et pas toc.
« Cela fait un moment que je vous vois passer devant ma vitrine et je sais que vous appréciez ce que je fais, mais que vous êtes abonnées aux jeans. Cela ne fait rien. Vous êtes un peu Gitane, ne dites pas non, alors en faisant mes cartons, j’ai pensé à cela pour vous. Je vous le donne. Tenez, je vous l’arrange. »
C’est qu’elle brunit aux premiers rayons de soleil, Elsa, et avec ses pommettes un peu fortes, ses yeux…
— Et pour Eric, quand même, tu devrais lui rappeler de vive voix les hauts faits de son maître à penser.
— Le Blocher, là ?
— Oui. Les gens ne savent pas. Attends, on va sur Wikipédia, et il n’y a plus rien à ajouter. Voilà. Je ne prends que les points essentiels. Eric veut toujours qu’on soit bref, percutant, viril. Direct, quoi, comme ton Elsa. Voilà, cela sort :
« Christoph Blocher commence sa carrière politique en adhérant au RN, le Redressement national, mouvement créé dans l'immédiat après-guerre qui regroupe à la fois certaines figures notoires de l'extrême-droite et des modérés, à l'image de Samuel Schmid. Il en devient l'un des membres du comité. En 1984, ce comité part en campagne contre le nouveau droit matrimonial qui introduit l'égalité dans le couple entre le mari et sa femme, passant outre le vote majoritaire des membres du RN en faveur de la loi.— Un amateur d’art, tout de même, dit Elsa. Un peintre manqué à mon avis. Enfin, peut-être que non, après tout. Il est parvenu à repeindre notre paysage.
Dans les années 80, Christoph Blocher anime l'ASA, l'Arbeitsgruppe Südliche Africa (Groupe de travail d'Afrique du Sud). L'ASA soutient les lois sud-africaines en faveur de l'apartheid.
Fondateur de l'Action pour une Suisse indépendante et neutre en 1986, il refuse tout rapprochement avec l'Union européenne et est opposé à l'envoi de militaires suisses à l'étranger. Son ascension politique commence véritablement avec sa victoire "seul contre tous" lors du refus populaire de l'adhésion de la Suisse à l'Espace économique européen (EEE), le 6 décembre 1992. Il s'est cependant opposé sans succès à l'entrée de la Suisse à l'Organisation des Nations unies en 2002.
Colonel à l'armée, il devient milliardaire en rachetant et en redressant l'entreprise EMS Chemie, que sa fille Magdalena Martullo dirige depuis son accession au gouvernement.
Élu le 10 décembre 2003 à la place de Ruth Metzler-Arnold, candidate officielle du Parti démocrate-chrétien, il siège au Conseil fédéral dès le 1er janvier 2004 où il dirige le Département fédéral de justice et police. À ce poste, il décide notamment la fusion de l'Office fédéral de l'immigration, émigration et intégration (IMES) avec celui des réfugiés (ODR) qui donne naissance à l'Office fédéral des migrations (ODM).
Malgré le caractère secret des délibérations du gouvernement, les observateurs constatent que sur certains sujets Christoph Blocher s'oppose à ses collègues. Ces derniers ont laissé entendre que le politicien UDC n'hésitait pas à faire pression par un barrage de remise en cause des dossiers.
Le 12 décembre 2007, il n'est pas réélu au Conseil fédéral par 115 voix contre 125 pour la conseillère d'État grisonne Eveline Widmer-Schlumpf (UDC), soutenue par une coalition PS, Verts et PDC, renforcée par des voix radicales.
Il possède la plus grande collection de toiles d'Albert Anker et de nombreux tableaux de Ferdinand Hodler. »
[Ici, alors que j’évite ordinairement de paraphraser Elsa, je dois au lecteur peu cultivé en helvétie l’ombre d’une explication. Le Palais Fédéral, justement, est décoré par de somptueuses fresques de Ferdinand Hodler, qui représentent nos montagnes pures, sur lesquelles le soleil annonce un brillant réveil, et non le muezzin. Tous les grands débats parlementaires ont pour toile de fond cette fresque, qui fait pâlir les plus doués de nos orateurs.]
mardi 10 juin 2008
Détruire et Oublier

Le 21 juillet 1872 une fille vint au monde au château d’Ardis, résidence de son père putatif ; pour quelque obscure raison mnémonique, elle reçut le prénom d’Adélaïde. Le 3 janvier 1876, Marina donna le jour à une autre fille — cette fois la vraie fille de son père. […] Pourtant, c’est d’une couche encore plus profonde du passé que les deux enfants exhumèrent la boîte de carton qui contenait leur plus belle trouvaille : un petit album à la couverture verte dans lequel Marina avait très proprement collé des fleurs cueillies par elle (ou obtenues de quelque autre façon) à Ex, villégiature montagnarde proche de Brig en Helvétie, où elle avait séjourné bien avant son mariage dans un chalet en location. […] Gentiane de Koch, espèce rare, apportée par ce lapotchka (adorable) Lapiner de son « gentiarium muet », 5.I.1870. Tache d’encre bleue en forme de fleur ; pur accident ou rature embellie au crayon de feutre. Compliquaria complicata. Var. aquamarina. Ex, 15.I.1870. Fleur imaginaire en papier trouvée dans le porte-monnaie d’Aqua. […]
Les deux enfants, qui trouvèrent ce trésor écoeurant autant que singulier, devaient commenter ainsi leur découverte : « Ma conclusion tient en trois points », dit le petit garçon. […] « Et moi », dit la petite fille, « je puis ajouter que les pétales appartiennent au vulgaire orchis papillonacé ; que ma mère était encore plus folle que sa sœur ; et que la fleur en papier si cavalièrement dédaignée est la reproduction parfaitement reconnaissable d’une sanicle du premier printemps que j’ai vue foisonnant sur les montagnes côtières de la Californie, en février dernier. […]
« Bravo, Pompeianella ! […] Ne crois-tu pas qu’il est temps de renfiler nos shorts et chemises pour redescendre et aller enterrer ou brûler cet herbier tout de suite, girl ? Ai-je raison ?
— Oui, répondit Ada. « Le mot d’ordre est : Détruire et Oublier. Mais tu sais nous avons encore une heure avant le thé. »
Cité de Vladimir Nabokov, Ada ou l’Ardeur. Extraits du Chapitre premier. © Librairie Arthème Fayard, 1975. Titre original : Ada or Ardor, A Family Chronicle, édité par McGraw-Hill International, Inc. 1963. Traduit de l’anglais par Gilles Chahine avec la collaboration de Jean-Bernard Blandenier. Traduction revue par l’auteur.
Est-ce en ordre ainsi ? C’est que je n’aimerais pas avoir de problèmes avec le Copyright, moi. Déjà que j’en ai assez, d’ennuis, comme cela. C’est d’ailleurs ce que nous disons tous, ces derniers temps : « J’ai assez d’ennuis comme cela, je ne veux rien savoir. »
— Alexandre, m’a dit Eric, Alexandre, en secouant la tête. Nous étions dans la salle des maîtres. J’étais en train de lui parler de mon projet de faire lire Ada l’an prochain. Chacun à la main sa tasse en carton, au fond de laquelle jouait une goutte qui me fit penser à la tache d’encre bleue dans l’herbier de Marina. Celle d’Eric était épaisse, paresseuse, torpide. Le sucre. Moi je ne sucre pas. Les figures sont plus riches. On y lit même l’avenir. Enfin, il faut avoir l’œil.
« Tu ne comprendras donc jamais ? », poursuivit Eric. « Tu ne feras donc jamais le petit pas, la petite concession, le compromis minuscule, qui cessera de faire de toi un électron, un quark, un gluon ?... Depuis combien de temps nous connaissons-nous ?... Sommes-nous en mauvais termes ?... T’ai-je une seule fois barré la route ?... »
Encore un peu et je me mettrais à pleurer. Quel pitre. Quelle tristesse. Le voici qui me rappelle que nous étions assis sur les mêmes bancs, à l’Université, tandis que George Steiner, un de nos maîtres à penser d’alors, nous interpelait comme lui seul savait le faire, se mettant à dos la moitié de l’amphithéâtre – sans doute parce que l’autre moitié dormait. « Comment, personne n’a lu Nabokov ?... Vous n’avez pas lu Nabokov ?... Hein ?... Les oreilles pour lesquelles je m’époumone sont-elles reliées à un gramme de substance grise ?... Non !... Ne remettez pas les pieds ici, ou alors, lisez Nabokov. Avez-vous bien compris ?... Pas d’écho, je n’entends aucun écho. Non seulement elles ne sont reliées à rien, mais elles sont bouchées, et leurs tympans percés, et leurs osselets dissouts, vos oreilles… depuis longtemps ni marteau ni tambour ni enclume… si vous saviez ce que je me déplais ici… combien vous me déplaisez… — Et ainsi de suite, sans nous ménager. Bon, j’exagère peut-être un peu. Mais il avait raison. Nous ne méritions pas Steiner. Steiner avait échappé en vain à la Shoah, en ce qui nous concernait.
— J’ai toute cette école sur le dos, crie Eric. Des pétitions, des tags, des nez qui pissent le sang, un département qui ne me soutient pas, et des économies à faire…
Il crie, il crie, et moi je sors de la salle à pas feutrés, sans omettre d’ajouter mon gobelet au sommet du monticule que forment d’autres tous semblables, plus ou moins maltraités, certains avec de légères traces de rouge à lèvres, dans le cylindre en plastique gris qui leur sert de fosse commune. Il crie, et ayant refermé la porte je l’entends comme s’il me suivait dans les corridors.
En fait, Ada, il s’en fiche. Il n’a sans doute jamais rien lu de Nabokov. Il est plutôt Nouveau Roman. Sa période, sa thèse. Plus si nouveau que cela, mais enfin, qui prend encore la peine de le contredire ?
Pas sur ce genre de sujets.
Mais nous avons eu trois expulsions d’élèves par la force, cette année. Dans chacun des cas l’application des règlements avait été féroce, forcenée, criminelle. Regardez : un bus est entré en collision avec un train, il y a quelques jours, ou l’inverse, non, plutôt le train dans le bus. Affreux. Je connais l’endroit. Il se trouve en France et à trente ou quarante kilomètres d’ici, mais les affiches des journaux vous jetaient la nouvelle en gras. Une collègue pleurait, et une autre s’effondrait en tentant de la consoler. Elle est de là-bas. Elle connaît certains de ces gosses. Elle avait étreint certaines de leurs mères. Eric et d’autres ont pris l’initiative de faire une collecte pour une couronne. Cela va de soi dans ces cas-là.
Cet été pendant les vacances scolaires il y aura sans doute d’autres expulsions, et plutôt six que trois. Les autorités profitent : plus personne au poste avant septembre, pas de remous, pas de pétitions, pas d’emmerdes. Eric a dit : « Je ne vois pas le problème. Non seulement nous en avons eu seulement trois pour toute l’année, mais en plus, qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ? Et voulez-vous que je vous dise ? Avec toutes les emmerdes qu’on a eues avec les classes d’accueil, depuis 10 ans, avec toutes les baisses de niveau provoquées par ces élèves qui ne rattrapent jamais en français… eh bien je vous dis, moi, que cela m’enchante. Je suis très content que quelqu’un ait retroussé ses manches et fait le ménage. Cela devenait une infection. J’ai voté pour, d’ailleurs. Depuis le début je votais pour, alors que tout le monde se disait contre et ne votait rien, ou finissait par voter pour… »
Là, Elsa s’est levée, et sans un mot elle est partie en enjambant une rangée de chaises. Les collègues, bref tour d’horizon : certains regardaient par terre, mais d’autres murmuraient. Il y avait une rumeur en plus des craquements des chaises sous les bottes d’Elsa, et cela enflait. Comme une vague qui s’écrase sur la grève.
J’avais suivi Elsa, naturellement. La modification remonte au moins à cela, donc. Février, mars. Oui, c’est au moins depuis là que j’ai commencé à emboîter le pas à Elsa et à certaines de ses idées, je le réalise maintenant. Et c’est étrange, à chaque fois que j’y réfléchis, je fais la même constatation : un peu comme si je remontais au temps où j’avais une vision nette, des idées, et une voix pour les soutenir. J’ignore pourquoi, mais ces facultés semblent avoir sommeillé ensuite, depuis une dizaine d’années.
dimanche 8 juin 2008
Ada or Ardor

« Toutes les familles heureuses sont plus ou moins différentes, toutes les familles malheureuses se ressemblent plus ou moins. »
Cette déclaration placée par un grand auteur russe en tête d’un célèbre roman (Ana Arkadievitch Karenina)…
Chapitre premier, première page, première phrase, tel est le coup d’envoi du roman magistral de Vladimir Nabokov, que je viens de commencer pour la sixième fois, tandis que dehors, sur la campagne, il pleut, il pleut. Elsa est partie aux cèpes. Je lui ai dis que ce n’était pas la saison. Elle reviendra bredouille mais d’excellente humeur, comme de coutume, car sous prétexte de chercher les cèpes, c’est par la forêt qu’elle désire se laisser absorber, humide, saturée de parfums, primitive, trouble, ambiguë. Elle reviendra dans le même état que d’habitude, pensive et lointaine, puis paraîtra se réveiller à mesure que le soir tombera. Elle reviendra surtout sans son panier, car elle ne le prend jamais, jamais, quand elle prétend partir aux cèpes.
C’est le mercredi 28 mai, je crois, que le vent a commencé à tourner, et non, comme je le pensais, au moment des résultats du vote. Elsa m’avait entraîné dans une salle de quartier pour assister à la lecture publique des dernières pages de Patagonia Express par l’auteur lui-même, Luis Sepúlveda. La salle débordait, les plus jeunes assis par terre, recueillis, et il régnait une atmosphère spéciale, comme si en pleine nuit au milieu de la steppe, un feu s’était allumé, d’abord pâle, puis crépitant, vif, fier. Je ne sais combien de temps je suis resté accroché à la voix de Luis S. Mais quand j’ai tourné la tête j’ai vu le visage d’Elsa, ovale et grave, doux et sombre, baigné de larmes.
Il y a aussi eu l’anniversaire des cent ans de la naissance de Salvador Allende, le 30 mai je crois. Elle est en train de se souvenir plus que de coutume de ses origines chiliennes et de ses parents, là-bas, installés dans l’aile de la maison qui survécut à l’incendie allumé autrefois par les caravanes de la mort. Ces choses sont arrivées, oui, et même à l’époque je les avais vues dans Paris Match, les photos de la Moneda bombardée, du coussin éclaboussé par la cervelle du Président, du stade de football de Santiago transformé en camp de triage, de concentration, de torture et d’extermination tout à la fois. L’ambassade de l’Argentine, où s’étaient réfugiés mille pourchassés, une proportion infime, les autres tirés comme des lapins, suppliait les pays occidentaux d’accueillir quelques-uns de ces réfugiés de toute urgence, car il n’y avait ni nourriture, ni soins bien entendu, et on mourrait dans les couloirs, sur les tapis rouges, au milieu des escaliers, on mourrait tandis que dehors la chasse restait ouverte. Remuée, la Suisse avait alors accueilli six personnes. Pas les parents d’Elsa. Ils durent venir par des chemins détournés, après 1973. Jamais ils ne défirent leurs valises, et je les ai vues de mes propres yeux, en cuir, minuscules, déformées comme si on les avait piétinées, dans le coin du salon qu’un piano droit, désaccordé, masquait en partie. Jamais ils ne firent aucune démarche pour devenir suisses. Ils disaient : « Nous sommes des Chiliens en exil. Nous sommes en exil, mais nous sommes bien des Chiliens. »
Pedro, le père d’Elsa, portait plusieurs balles dans le corps. Il y en avait une qui faisait mal, les jours de pluie, mais pas question de l’enlever. Il paraît qu’il l’a fait, tenant promesse, seulement l’an dernier, là-bas, lorsque Pinochet fut mort. Pedro, sa moustache blanche, ses costumes élimés, sa voix un peu rocailleuse, je dois avouer que non seulement j’ai aimé cet homme, mais que je l’ai admiré d’être aussi entier, intraitable, même lorsque c’était à nous qu’il infligeait ses principes en toute rigueur. Il voulait qu’Elsa parte, le suive. Il disait qu’elle appartenait corps et âme au Chili, et de bien avant la Conquista, puisque dans la famille, on avait une bonne proportion de sang mapuche – dont on était fier. Il avait le front si dur qu’on s’attendait à tout moment à voir surgir une corne. En somme, nous avons été des ennemis, lui et moi, dès le premier jour, et je suis soulagé de le savoir à des milliers de kilomètres, par delà les océans.
J’ai toujours dit et pensé que c’était à cause d’Elsa. Un conflit œdipien classique, commentaient nos amis avec un sourire. Elsa bisquait. Je tenais bon. Pour quelle autre raison ? Elle restait silencieuse, et ce silence était bien la preuve que j’avais raison. Mais finalement elle a laissé son père emmener sa mère pour toujours à Temuco, et a choisi de rester avec moi. Voilà qui ne cadrait donc pas avec notre interprétation, aurait-on pu dire. Mais non. Il s’est toujours trouvé un Alfred ou une Jacqueline pour souligner que cela aussi, justement, signait le conflit œdipien mal assumé. Comment ? protestait Elsa troublée. « Mais regarde comme tu protestes. Et la distance que vous avez mise entre vous deux, ton père et toi, pour tenter d’étouffer la flamme. Alors que son emprise n’en est que plus forte, justement grâce à l’absence. Cela saute aux yeux. Regarde-toi. »
Moi, cela m’arrangeait. Je n’ai pas défendu Elsa contre Jacqueline, ni contre Alfred. Après tout c’était son problème, d’être chilienne, et d’avoir eu un père victime de la junte, et caractériel. Et surtout moi je lui offrais la tranquillité.
Une certaine dose d’ennui peut-être. Maintenant, ces jours-ci, je commence tout juste à réaliser combien elle a été brave. Solide. Il y a eu ses pleurs, mais aussi toute cette campagne xénophobe et fascisante, abjecte, honteuse. Et le triomphe de l’Euro 2008 TM, oui TM comme marque déposée, sur le peuple de ma ville. L’UEFA menace la police genevoise d’un procès parce que la police genevoise a fait imprimer des tee-shirts que l’UEFA considère comme une concurrence déloyale. Cela ne s’invente pas. Tiens, j’ai gardé la coupure du journal. Et puis il y a encore le triomphe des Jeux Olympiques ® sur le peuple tibétain, libre dans sa tête, pour que China & Co… Non mais j’arrête là. On n’en finirait pas.
Elle va bientôt rentrer. Cela va sentir la mousse. Elle sera toute fraîche. Et moi qui n’ai pas lu une ligne d’Ada !
C’est qu’il y a en moi des forces qui s’affrontent. Je ne vois pas très clair pour le moment, mais il me semble que cela est en train de nous rapprocher, elle et moi. Il y avait des choses que je refusais de voir par ses yeux et qui me sont devenues parfaitement claires.
« Toutes les familles heureuses sont plus ou moins différentes, toutes les familles malheureuses se ressemblent plus ou moins. » Je ne suis pas sûr que cela soit littéralement vrai, ce que dit Dostoïevski, mais je crois qu’on en peut retenir le sens profond : les familles heureuses sont celles qui demeurent créatives, et donc diverses, et en mouvement. Les malheureuses sont celles qui se referment sur elles-mêmes, se construisent un caisson, et tels les galions de la Conquista, passent par le fond avec toute leur cargaison d’or.
Quel meilleur exemple que le spectacle burlesque donné, ces mois-ci, par le parti qui voulait nous confisquer le pouvoir démocratique, l’UDC ? Leur tribun milliardaire aurait dû devenir notre président du Conseil fédéral, cette année : tout était réglé comme du papier à musique. Eh bien non. Les autres font une combine, que je ne comprends pas et ne suis pas sûr d’approuver, mais qui a pour effet de saboter sa réélection en nommant à sa place une femme du même parti, par vote démocratique. Un peu ébranlée, elle accepte de prendre la suite. Réaction immédiate de l’UDC : excommunication de la « traîtresse ». Elle refuse de démissionner. La section du canton des Grisons de l’UDC refuse, sommé de le faire, de lui retirer son soutien. Et c’est dimanche dernier aussi, le 1er juin, qu’on apprend que c’est maintenant la section UDC du canton des Grisons, qui toute entière, est excommuniée. Et il me semble avoir lu hier encore que d’autres exclusions allaient se produire. Tout cela parle de soi-même. L’UDC avait déjà excommunié l’Europe, l’ONU, et projetait sans aucun doute de le faire pour le monde entier, l’Univers.
Qu’importe ! Et comme l’écrivait le grand Nabokov sur la page de garde d’Ada, en 1969 :
A l’exception de Mr. et Mrs. Ronald Oranger, quelques personnages secondaires et quelques citoyens non américains, toutes les personnes dont le nom figure dans ce livre sont mortes.
Et d’ajouter, fièrement :
« Ada, une gamine vraiment exceptionnelle ! »
lundi 2 juin 2008
Tango
Tous les objets et projets proposés au peuple par la droite et l’extrême-droite ont été rejetés sans aucune ambiguïté, sauf à Schwytz, un des trois cantons dits primitifs. Uri et Unterwald ont voté non, eux aussi. Et ici, à Genève, on a eu quasiment des records, des 80, des presque 90% de « non ».
Je l’ai rejointe à l’Ethno. Les autres filles m’ont accueilli gentiment, presque tendrement, avant de quitter et nous laisser seuls. Pour nous deux le serveur un regard complice. « Elsa est heureuse ce soir », dit Elsa. « Elsa a un peu moins peur. »
Comme Jules César, il lui arrive de parler d’elle à la troisième personne. Cette petite nuance dérisoire me la rend touchante, et en effet, c’est souvent ainsi qu’elle ose le plus parler d’elle-même, dans la profondeur. L’idée me traverse de lui prendre la main et d’y déposer un baiser. Pourquoi ne l’ai-je pas fait ?
Ces cascades de « non » provoquent en moi de petites aigreurs, raideurs, rancœurs presque. Presque. Elsa le sait et me ménage. Je l’en remercie secrètement. C’est parce qu’elle sait avoir ces délicatesses que nous sommes toujours ensemble, après tant d’années.
On va prendre le suivant au Métis, dans le même quartier, le nôtre, en longeant sans un mot les barrières de la Plaine. Là, c’est moi qui fais l’effort de me taire. Je lui prends finalement la main, ouverte et chaude. Cela n’arrive plus aussi souvent.
En passant, Elsa nous détourne vers le septième étage, d’un immeuble dépourvu de style. Ascenseur jaune canari, néons violents. Elle a découvert que là, tous les dimanches, se donnaient des cours de tango pour danseurs avancés. C’est la première fois qu’elle m’en parle. Les femmes sont très belles. Leurs outrances très sobres. Nous restons un moment dans l’ombre à observer le mouvement. Les couples. Certains latinos, d’autres pas. L’éclairage est tel qu’ils ont l’air vêtus d’ailes de papillons.
Cela fait longtemps qu’Elsa ne tente plus de me convaincre d’apprendre à danser. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’elle en train de faire. Seulement me dévoiler un petit coin de son monde parallèle au mien. Une femme lui fait un léger signe de tête. Nous nous éclipsons. Je ne pose aucune question. Il vient de se produire quelque chose dont nous ignorons encore la portée.
dimanche 1 juin 2008
Euro 2008

Au café tout seul, ce matin. D’habitude, le dimanche, tout va au ralenti. On se lève tard. C’est moi qui descends prendre les croissants à La Paillasse, depuis que la dernière boulangerie du quartier a fermé. Des Portugais. Ils sont rentrés chez eux sans attendre l’âge de la retraite, je crois. Les années passées ici comptent double. Le fric mène le monde. Il leur a permis de construire une hacienda dans la région de Coimbra. C’est Elsa qui me l’a dit. Moi je ne suis pas bavard. Là-bas ce sont des riches, au village, maintenant. Et nous, qui ne capitalisons rien, avons acheté leur pain pendant vingt ans, et ainsi contribué à leur pelote.
Elsa s’est levée tôt. Je ne lui ai pas parlé de la Gitane, bien entendu. Partie sans dire au revoir, même. Elle va voter, et ensuite rencontrer ses amies gauchistes. Des Latinos pour la plupart. Tous ces étrangers naturalisés par les instances cantonales et fédérales de notre pays, à l’issue d’une longue enquête et d’une visite à domicile, toutes ces étrangères, refusent une nouvelle loi que la droite veut passer. Dorénavant ce seraient les communes qui devraient décider, comme Emmen, du côté Alémanique, l’avait déjà commencé il y a un an ou deux.
Tollé général. Anticonstitutionnel !... avaient hurlé les soi-disant humanistes de gauche. Ils voudraient que l’on garde le vieux système, lourd, rigide, coûteux, kafkaïen, alors que la solution est toute simple : vous vivez dans une commune, et les gens qui vous connaissent, vos voisins, les autres membres du club de foot, sont tout de même ceux qui savent le mieux si vous pouvez devenir un citoyen acceptable. Quel meilleur exemple de démocratie directe ? Je me suis échiné à expliquer cela à Elsa. Nous nous sommes fâchés. Elle m’a boudé pendant deux jours, peut-être trois. Je me suis laissé aller à dire que pour une fois j’irais voter, rien que pour annuler sa voix.
Bon, nous avons conclu le cinquante millième compromis de notre vie de couple, et voilà pourquoi j’ai à nouveau du temps pour moi. Au café de l’Equipe, il y a des ouvriers qui font des heures supplémentaires pour installer des écrans de télévision supplémentaires, des sièges, et comme partout des drapeaux tout neufs, en vue de la coupe de football qui commence la semaine prochaine. Sur la Plaine de Plainpalais, juste en face, ils ont déjà bien avancé. Dans cet immense espace, on peut à nouveau voir des chiens sans muselières, malgré l’ordonnance du Conseil d’Etat : ceux des vigiles, vêtus de noirs, bottines et pantalons bouffants, qui patrouillent entre les tentes, les containers à toilettes, les estrades, et tout ce qui a été accumulé derrière une enceinte grillagée de deux ou trois mètres de haut et sûrement trois kilomètres de longueur.
La troupe mobilise douze mille hommes, en plus des forces de sécurité ordinaires, afin de contenir les hooligans qui ne manqueront pas de tenter de gâter la fête. Et nous, dans le quartier, avons appris que nous nous vivons dans une zone de risque d’émeute telle que les assurances ne rembourseront pas les dégâts éventuels. A notre charge d’aller garer notre petite Citroën dans un quartier périphérique, de nous débrouiller, quoi. On dit aux commerçants de protéger leurs vitrines. Lors du G8 d’Evian, en 2005, nous avions vu fleurir partout des palissades jaunes, faites de planches de chantier. Mais hélas, ce fut insuffisant. Des casseurs venus de l’Europe entière, à quelques pas des barrages de police, avaient pu saccager à loisir tous les magasins de luxe des Rues Basses, et par ici, mettre le feu à un magasin de motos, casser des vitrines, tordre des rétroviseurs. Je n’ai pas la mémoire des chiffres. Des millions et des millions de pillages et de dégâts.
Cette fois les autorités auront mieux les choses en mains. Avant-hier un hélicoptère de l’armée faisait une reconnaissance à quelques mètres au-dessus des toits. Cela fait des mois que des caméras de surveillance sont installées à tous les carrefours, souvent par groupes de quatre, une pour chaque rue. Nous sommes prêts. Elsa et moi avons décidé de partir en vacances quelques jours plus tôt, et l’école semble d’accord, pour autant qu’on arrive à accélérer un peu les travaux de fin d’année.
Cette nuit j’ai rêvé de la Gitane. Et aussi du type dans le train d’hier, je crois. Ils étaient un peu flous, amalgamés, comme souvent dans les rêves. Je me trouvais dans une ville étrangère, dans les Balkans. Ils me servaient de guides. Je me sentais comme avec de vieux amis. Il pleuvait, comme ce matin, et l’homme m’avait d’autorité mis son chapeau sur la tête. Nous avons ri. Je me suis réveillé en riant, alors qu’Elsa claquait un peu la porte d’entrée. C’est une porte qui ne se ferme pas sans qu’on la claque. Au début nous nous le reprochions l’un à l’autre. Il nous a fallu deux mois pour réaliser qu’elle était comme ça, et qu’il était donc inutile que nous nous fâchions à chaque fois. Je sursautais lorsqu’elle partait et ensuite ne pouvais m’empêcher de fustiger son agressivité. Elsa me rétorquait que je n’étais pas meilleur qu’elle, et pour qui je me prenais, et ainsi de suite. A peine installés ensemble nous avions failli nous séparer, à cause de cette garce de porte d’entrée.
Bon, voilà que je traîne à nouveau. Je voulais profiter qu’Elsa soit absente pour reprendre Ada, et voilà que j’ai égaré le livre…
Nous avons eu une sale affaire à l’école il y a quelques années. Un prof accusé d’attouchements sur des adolescentes. Il a été disculpé par la justice, mais nous ne pouvions plus le regarder comme avant. Il a fini par partir. J’ignore ce qu’il est devenu. Il a changé de canton. Elsa pense que le doyen va m’interdire de faire lire du Nabokov à mes élèves, à cause de Lolita, qui figurera sous « Autres œuvres », accessible dans toutes les librairies, et qui pourrait leur donner de mauvaises idées.
Je ne crois pas que nous en soyons à ce point, mais je vais devoir tenir compte de la remarque fielleuse d’Elsa et poser la question à la Direction. Elle tente toujours de me démontrer que notre société devient de plus en plus fliquée, et que nous avons depuis longtemps franchi une limite. Selon elle, nous serions en route vers un nouveau fascisme. Même à propos des barrières de sécurité autour de la Plaine de Plainpalais, il a fallu qu’elle m’inflige toute une théorie, alors que les hooligans cela existe, chacun le sait, et aussi qu’en 2005, le G8 avait été avant tout la fête des casseurs. Non. Elle me dit que lors de l’indépendance du Kosovo, là-bas, il n’y avait ni blessé ni mort, et qu’elle ne voit donc pas pourquoi…
Elsa n’est pas sotte mais la logique n’est pas son fort. Qu’elle me fiche la paix toute la journée, oui, comme je puis déjà le supposer. Elle m’appellera vers midi pour m’annoncer que ses copines l’emmènent à une fête quelque part, et me proposera sans doute même de les rejoindre dans l’après-midi, pour une fois qu’on s’amuse un dimanche à Genève. Non. Je « resterai dans mon coin », comme elle m’en accuse souvent. Je retrouverai Ada et je la lirai, dès que je serai rentré et jusqu’à la tombée de la nuit, quoiqu’il arrive et quoiqu’on en pense.
Ensuite, il y a quelque chose de malsain dans tout cela. Ses parents sont retournés au Chili après la fin de la dictature et elle a choisi de rester, en partie à cause de moi. Je lui en suis reconnaissant aujourd’hui encore. Nous étions très amoureux, et moi davantage qu’elle peut-être. Je l’en avais supplié. Je n’aurais pu supporter qu’elle les suive. Qu’elle m’abandonne. Mais il y a une étape qui n’a jamais été franchie. Son petit côté chilien, qui me séduisait tant au début, désormais m’agace. Elsa, c’est le désordre au sein de ma vie. Nous n’avons pas eu d’enfants, et tout s’est plus ou moins réglé, mais il y a en elle quelque chose d’irréductible que je ne puis ni comprendre, ni supporter. Rien de si grave, non, mais nous nous y achoppons toujours.
Elsa. C’est parce qu’elle est telle que je ne mentionnerai jamais la Gitane. Ses lèvres pourtant adorées s’ourleraient d’un sourire victorieux qui me ferait la détester à l’instant. Par réflexe. Elle ne pourrait s’empêcher de me dire, d’une façon ou d’une autre, qu’elle est contente de me voir enfin m’ouvrir. Et là, le ton monterait et nous nous disputerions.
Elsa manque d’intégration.
samedi 31 mai 2008
Traces de Vladimir

Alors que le train Intercity, dans un concert de grondements et de sifflements, tout acier contraint, entrait en gare de Montreux, hier, j'ai revu cette femme. Nous allions à très petite vitesse, malmenés par les ressauts des wagons sur les aiguillages. L'envers des grands hôtels, leurs façades négligées, toujours plongées dans l'ombre, sur notre droite. Le côté des chambres de bonnes.
La femme était penchée à sa fenêtre. Cette fois je n'ai vu d'elle que son fichu bleu à pois blancs et le chiffon rouge sombre, imprégné de poussière, qu'elle frappait contre le rebord. Esmeralda. Je l'appelle ainsi à cause d'un disque de Jacques Brel. Une Gitane à boucle d'oreille, sur la couverture, au nez délicatement busqué, me l'avait fait choisir comme cadeau d'anniversaire pour mon père. Puis ce profil, travail artistique mineur, d'affiche, avait pour un temps hanté mes rêves, et surtout les plus troubles.
C'était ma troisième visite à Montreux. L'an prochain j'aimerais faire lire "Ada" à mes élèves. Pas "Lolita", non, qui fut pourtant le premier succès de l'auteur. Je me demande d'ailleurs comment les éditeurs ont encore le droit de publier cette apologie du pire des crimes, la pédophilie. Pour moi je ne le lis plus. Je me souviens de ce Humbert Humbert et cela me donne la chair de poule. Un gros nounours lubrique, avec une fillette de quatorze ans je crois. A la gare de Cornavin, à Genève, les manchettes des journaux affichaient : "Une prostituée égorgée aux Pâquis".
Vladimir Nabokov. Il est mort au Montreux Palace après y avoir séjourné des années et des années, seul. C'est donc par ici, au bord du lac, avec en face les contreforts des Alpes, qu'il devait se promener, avec les petites fiches sur lesquelles il notait les idées comme elles lui venaient. Il les attrapait à l'épuisette comme ses papillons. J'aime ainsi me plonger dans l'atmosphère qui baignait les auteurs au moment du surgissement de l'oeuvre que nous lirons ensuite en classe. Question de poids et de substance.
J'y suis allé il y a trois semaines, et aussi il y a six. Et maintenant les corrections des épreuves de fin d'année et les conseils de classe ne me permettront plus d'y retourner, sans doute, avant la rentrée scolaire. Hier, j'avais donc les yeux grand ouverts. Et cette attention particulière que l'on porte aux instants qui ne reviendront plus. C'est sans doute pourquoi ce détail insignifiant, une femme en fichu, vision fugitive, m'a tant frappé que cette nuit j'ai rêvé d'elle. Ordinairement je ne rêve pas des inconnues que je croise. Les connues me suffisent. Ou alors celles de mes rêves sont des inconnues radicales.
J'avais failli acheter un journal pour lire dans le train, mais cette manchette à propos de la femme égorgée m'avait retenu. Je voulais demeurer centré sur mon sujet. Nabokov. Je ne lis guère de journaux et ne regarde jamais la télévision. Cela dérange mes idées. Et demain, non plus, je ne voterai pas. On a placardé partout des affiches criardes. La gauche crie que non et la droite que oui. Qui serais-je, pour me croire apte à démêler les intrigues tordues des politiciens ? Que le monde aille donc où il va.
J'envie Vladimir Nabokov d'avoir eu la fortune de passer toutes ses dernières années ici, dans le détachement et la tranquillité. Je ferais pareil si je le pouvais. Les mains propres, loin des affaires du monde, avec devant soi le lac Léman et les Alpes, et derrière, se sentir adossé aux coteaux de la Riviera vaudoise, avec leurs vignes bien alignées, à perte de vue. Et tout autour notre petite Suisse besogneuse et proprette, toute nette, Heidi perpétuellement âgée de dix-sept ans, ses joues rosées des filles qui respirent un bon air.
J'imagine qu'il ne buvait pas de vin blanc. Je me suis contenté d'un capuccino dans le hall du grand hôtel, et ensuite, d'une eau minérale vers la gloriette où se donnaient autrefois, sans doute, des concerts dont il pouvait entendre les flonflons étouffés depuis sa table, dans sa suite, sans que sa plume en soit en rien troublée.
J'aurais préféré le soleil, mais il y avait un de ces temps d'entre-saison, à la fois venteux et plombé. Les tentures jaunes et blanches de l'hôtel se gonflaient tout à coup, puis retombaient avec un claquement, et recommençaient. Le ballet silencieux des serveurs se poursuivait imperturbablement. Les mouvements de leurs gants blancs sur fond de tapisseries sombres. Beaucoup de marbre. Le souffle long des pneus des limousines. Les clapotis audibles du lac, et les petits cris aigus des poules d'eau, toujours à contre-temps. M'étant laissé pénétrer de tout cela, glisser sur cette pente douce, ce fut avec un sursaut que je me rendis compte que la Gitane était là, devant moi.
Son visage était exactement tel que je l'avais imaginé, depuis la fenêtre du train. Des yeux brûlants, ouverts sur un monde totalement ignoré de moi. Le nez finement découpé d'Esméralda. C'était Elle. Telle que je l'avais connue depuis toujours.
Sorti de ma stupeur, je vis qu'elle me tendait une main, et de l'autre, qu'elle faisait un geste qui au premier abord me parut obscène, celui de mettre de la nourriture dans sa bouche, ses grandes lèvres sombres entrouvertes. Le charme se rompit comme une glace qui se brise, et vrai, je crois bien qu'à ce moment précis on laissa tomber un verre à l'autre bout de la terrasse. Je n'en jurerais pas.
Ayant congédié la mendiante d'un geste d'autant plus sec que j'avais senti en elle une certaine impatience - je déteste toutes les formes de pression - je me ravisai. Une fois qu'elle eût tourné le dos, ce fut comme si, mon pied ayant glissé, j'avais eu besoin de m'accrocher à une rampe. Je l'appelai : "Madame ! Madame !..." - assez fort, il me sembla. Mais elle ne daigna pas se retourner. Son dos disparut prestement. Qu'avais-je donc fait ? Je l'avais perdue.
C'est alors qu'une voix masculine s'adressa à moi. Un homme à costume gris perle était assis juste derrière mon dos, que je n'avais pas remarqué en arrivant.
"La mendicité est interdite", m'informa-t-il, d'un ton neutre. Son regard, son visage, n'avaient pas d'expression particulière. Que lui aurais-je dit ? J'opinai de la tête, et cela parut le satisfaire. Il plongea une minuscule cuillère en argent dans un sorbet pourpre qui détonait curieusement avec le bleu vif de sa cravate. Je détournai le regard. Une goutte de pluie tomba.
Soudain je me sentis pressé de partir. Pourquoi ? Nabokov avait dû faire ses promenades en ville, sur les coteaux, au bord de la grève. Mon projet avait été de lui emboîter le pas. Tout d'un coup cette idée me parut absurde. Il était mort depuis des décennies. Il allait vraiment y avoir de l'orage. Je décidai donc de rentrer à Genève par le premier train. J'en ressentis le désir avec une telle urgence que je me mis à courir.
Attrapé de justesse. Aussitôt assis on se met à glisser insensiblement, puis le convoi prend de la vitesse. Impossible de ne pas regarder. Cette fois la fenêtre est fermée, et même, il me semble, les rideaux sont tirés. Quatre heures. Elle a dû reprendre son service. Solitude.
Un type avec une grosse valise me demande s'il y a de la place. Evidemment. Nous devons même être les seuls passagers dans tout le wagon. Pourquoi s'asseoir justement ici ? Je voulais rester un peu avec moi-même, dans l'atmosphère des dernières années de Nabokov. Je me détourne vers la fenêtre tandis qu'il se laisse tomber sur le siège juste en face et, j'en vois le reflet dans la vitre, sort de sa poche un grand mouchoir pour s'éponger le front. C'est à ces détails qu'on flaire l'étranger. Les mouchoirs en coton, et même en soie, cela ne se fait plus du tout ici. Dégoûtant. Les microbes s'en donnent à coeur joie, une fois qu'on les a utilisés. Les microbes.
"Il faisait si lourd. Heureusement que vient la pluie", dit l'homme d'une voix un peut rauque, mal posée. Il ne peut s'adresser qu'à moi, forcément. Oui, la glace est maintenant striée de gouttes obliques. Je t'emmerde. On voit à nouveau le lac, argenté à certains endroits, turquoise à d'autres. Cela varie sans cesse. Cette beauté m'a toujours ému. Nos peintres n'ont jamais su la rendre. Heureusement qu'ils ont interdit la fumée. Les vêtements du type, je puis le sentir, sont imprégnés de celle d'un tabac brun.
"Combien de temps avons-nous jusqu'à Genève, s'il vous plaît ?..." A appris le français dans une méthode Assimil, cela se sent.
- Je ne sais pas, dis-je.
- Ah, vous n'êtes pas de la région ?
- Non.
- Moi non plus. Ma fille est à Genève. Première fois depuis dix ans. Je viens la voir. La guerre, vous savez.
- Ah oui, dis-je. La guerre. Ce n'est pas bien.
- Non.
- Non.
Je me détourne à nouveau de lui, un peu vivement, avant que de nouveaux mots français trouvent leur chemin jusqu'à sa bouche. Il pleut grave. "Grave", disent toujours mes élèves. L'autre pousse un soupir et sort à nouveau son grand mouchoir. Je vois que ce sont ses yeux, maintenant, qu'il tamponne.
A Lausanne ce sont cinquante passagers qui montent dans le wagon. Beaucoup de jeunes. Ils rient. Le type se la coince jusqu'à Genève Cornavin. Nous partons dans des directions différentes sans nous dire au revoir. Normal. Mais en me frayant un chemin dans la foule, quelques minutes plus tard, je le reconnais à son chapeau mou et à l'imperméable brun. Deux bras blancs suspendus à son cou, une chevelure noire abondante. Sa fille, naturellement. Par décence je détourne les yeux et prends un autre chemin pour sortir.
Ce que je ne comprends pas c'est pourquoi j'éprouve le besoin d'y penser encore aujourd'hui. Je voulais noter mes impressions de Nabokov et ici il n'y a rien de Nabokov. Rien. J'ai perdu mon temps.
